Voyages

    Congo RDC – Lola Ya Bonobo

    7 janvier 2018

    J’ai fait mes premiers pas sur le sol africain à l’âge de 14 ans. Un voyage entre femmes. Mère et filles embarquées vers l’Afrique de l’Ouest. L’année de mes 26 ans, après 12 ans d’absence, j’ai pris mon sac à dos et suis partie seule au cœur de l’Afrique, direction la République Démocratique du Congo. Ce voyage au Congo RDC, je l’ai rêvé avec fièvre, composé pas à pas, vécu pleinement, et je continue de le porter en moi alors que quatre années ont passé depuis. Je m’étais promis d’en faire le récit, en paroles et en images, et je pense pouvoir dire que la création de ce blog tient son origine dans le désir profond de donner la parole à ces êtres exceptionnels, fascinants et uniques que j’ai eu le privilège de rencontrer et de côtoyer au cours de ce voyage un peu particulier. Eux, c’est un peu de nous, beaucoup de nous, en juste un peu plus velus. Et c’est cette similitude, cette proximité flagrante qui nous perturbe, nous touche, nous heurte et nous bouleverse tant. Sans détours, par un simple échange de regards, la connexion s’établit. Si cet article devait porter un sous-titre, celui-ci s’intitulerait: « Lola Ya Bonobo – Regards de singes et paroles d’hommes ».

    Tout a commencé un soir d’octobre 2012, par le visionnage d’un film qui m’a émue aux larmes: « Bonobos » de Xavier Tixier. Je prévoyais depuis un moment déjà d’organiser un voyage lointain, qui serait en rapport avec le monde animal. Dans mon esprit, ce voyage était à caractère initiatique. Il avait pour but de sceller la fin d’une période de vie, mes années d’études, et d’ouvrir la voie à ma vie active d’adulte. Je ressentais un besoin pressant de me retrouver face à moi-même, déconnectée de mes références et de mes repères habituels, et de forcer les portes de l’inconnu. Lorsque j’ai découvert la production cinématographique de Tixier portant sur le travail du sanctuaire Lola Ya Bonobo au Congo, j’ai tout de suite su que c’était cette expérience-là et aucune autre qu’il me fallait vivre. Un lieu en proie à la vie, au sauvage et au sauvetage, le règne du vivant dans toute sa splendeur, la place de l’émotionnel, le continent africain, la luxuriance des forêts primaires et la découverte de nos proches cousins, tout correspondait. Après une année de préparations logistiques minutieuses, ponctuée de lectures en primatologie qui m’ont toutes autant passionnée les unes que les autres, je me suis donc envolée pour Kinshasa, fin prête pour la grande aventure.

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    Tout au long de mon voyage au Congo, j’ai tenu un carnet de voyage très détaillé de mes découvertes et de mes rencontres. Ce que j’en garde aujourd’hui et souhaite rapporter ici est à mon sens l’essentiel : l’émotion, née de la tendresse et de la fascination pour les bonobos, de tout ce que j’ai pu apprendre sur nos origines les plus primitives, ou devrais-je dire les plus pures. Cette incroyable leçon d’humilité qu’ils m’ont offerte, avec la plus naturelle des candeurs, sur notre nature humaine et le rapport au monde qui nous entoure. Un rapport hautement anthropocentriste, gonflé d’égo et bien souvent dénué de l’aptitude à appréhender l’altérité. La démarche qui est la mienne à travers cet article revient à donner une voix à l’une des 1,6 million d’espèces avec lesquelles nous partageons cette planète, afin, je l’espère, de guider certains esprits vers l’empathie, et donc vers une certaine volonté de préservation. Le rapport de suprématie que nous entretenons avec le monde animal est très bien illustré par des propos d’Henry Beston que j’affectionne particulièrement :

    « Nous les traitons avec condescendance pour leur incomplétude, pour leur tragique destin d’avoir pris forme tellement loin en dessous de nous. Et en ceci nous nous trompons, et nous nous trompons grandement. Car l’homme n’est pas la mesure de l’animal. Dans un monde plus vieux et plus complet que le nôtre, ils évoluent finis et complets, dotés d’extensions des sens que nous avons perdues ou jamais atteintes, vivant par des voix que nous n’entendrons jamais. Ils ne sont pas nos frères ; ils ne sont pas nos subordonnés ; ils sont d’autres nations, prises avec nous dans le filet de la vie et du temps, compagnons de la splendeur et de la fatigue de la Terre. »

    Les bienfaits premiers de ce voyage à l’ADN bien marquée ont été pour moi la possibilité de provoquer des rencontres déconnectées des règles habituelles, avec des individus animés par la même sensibilité et les mêmes valeurs que les miennes. Je pense à Claudine et Raphaël, vétérinaires, à Roger, photographe animalier, à Claudine André évidemment, fondatrice de Lola Ya Bonobo et dame d’exception, à Suzy, ethnologue du sanctuaire, et à bien d’autres encore. Ces rencontres m’ont donné l’opportunité, si précieuse, de pouvoir assumer une sensibilité à fleur de peau quant aux questions touchant à la vie au sens large, c’est-à-dire à l’écologie, à l’environnement, au monde animal et à la prise en considération de ce dernier comme un être sensible, doté d’une conscience et de sentiments complexes. Si présenter Lola me tient à cœur, c’est bien sûr parce que j’y ai vécu une expérience de vie absolument extraordinaire, mais aussi parce que j’aimerais me faire la porte-parole, à mon échelle, d’une cause caractéristique de notre époque : la reconnaissance de la valeur des espèces avec qui nous cohabitons. C’est un lent, bien trop lent processus, et tandis que nous mettons tant de temps à leur accorder notre crédit, des centaines d’entre elles disparaissent. Mais je nourris l’espoir qu’il n’est pas trop tard, qu’un mouvement est en marche et que nous saurons réagir avant que le point de non-retour ne soit atteint. Parler, partager, informer à leur sujet contribue à cette avancée, et c’est là l’objectif de cet article.

    Lola Ya Bonobo est le refuge d’un peu moins d’une centaine de bonobos, sauvés du trafic de viande de brousse et du braconnage qui sévissent au Congo RDC. Le travail du sanctuaire consiste à procéder à des saisies dès qu’il est informé de la détention d’un bonobo quelque part sur le territoire congolais. Depuis quelques années, la loi congolaise interdit en effet le trafic de grands singes. La lourde tâche de Lola revient ensuite à « dé-traumatiser » si l’on peut dire les arrivants, le plus souvent encore bébés. Les braconniers abattent généralement l’ensemble des adultes d’une famille pour vendre leur viande et gardent les petits pour procéder ensuite à un commerce très lucratif qui revient à les revendre à des particuliers, des boutiques, des boîtes de nuit, des laboratoires, ou quelque autre sombre filon. Nous partageons 98,2 % de notre patrimoine génétique avec les bonobos, et avec ceci une grande part d’aptitude émotionnelle. Un bébé bonobo, comme toute espèce particulièrement évoluée, passe par une longue période d’apprentissage, vécue auprès de sa mère. Il est littéralement collé contre son corps tout au long de la première année, est allaité pendant toute sa première année et demie de vie, et reste dépendant d’elle un minimum de quatre ans, années précieuses où il fait l’apprentissage de sa vie future d’adulte bonobo. Un bébé bonobo arraché à sa mère peut se laisser mourir de désespoir s’il n’est pas en mesure d’effectuer un transfert affectif qui lui redonne le goût de vivre. Ainsi, l’ingénieuse idée de Lola a été de mettre sur pied une équipe de mamans de substitution, humaines, qui prennent en charge les petits à leur arrivée, et ceci jusqu’à la fin de la période de la petite enfance durant laquelle la présence affective d’une figure maternelle est absolument essentielle à leur bon développement. Ces mamans, avec qui j’ai passé le plus clair de mon temps lors de mon séjour, font un travail absolument extraordinaire d’éducation, en prodiguant amour, patience et règles de vie. C’est assez déroutant lorsque vous mettez les pieds à la nurserie de Lola pour la première fois, et peut-être encore plus quand vous y passez un certain temps… car vous avez véritablement le sentiment de vous trouver dans une nurserie humaine, avec des enfants tout aussi intelligents, sensibles et vifs, mais avec une énergie démultipliée par quatre ! Je pense sincèrement que les mamans de Lola méritent un hommage à la hauteur de la cause qu’elles portent, car ce sont elles qui reconstruisent le socle affectif endommagé des petits traumatisés et qui leur permettent de repartir d’un meilleur pied en envisageant un avenir plus doux. Lorsque les petits se remettent de la séparation avec leur famille d’origine, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas, ils passent ensuite à la nurserie des moyens, généralement après l’âge de 4 ans. Ils y restent jusqu’à la puberté, qui correspond à l’âge pubère humain, vers 11/12 ans, et sont ensuite introduits dans l’un des trois enclos où des familles reconstituées vivent en semi-liberté. Certains bonobos, du fait de l’ampleur de leur traumatisme, ou de leur trop grande dépendance à l’être humain développée par la suite, ne quitteront plus jamais Lola. D’autres, sélectionnés soigneusement par les équipes professionnelles, font l’objet du projet ultime du sanctuaire : la réintroduction en milieu naturel. Ce magnifique projet se concrétise dans le nord du pays, sur des terres achetées par Lola, un site naturel baptisé « Ekolo Ya Bobono » où le travail de sensibilisation de Lola auprès de communautés locales permet la réintroduction pacifique des bonobos.

    Sur les sentiers de Lola

    « Lola ya bonobo » signifie en lingala « le paradis des bonobos », et c’est véritablement ce qu’offre le sanctuaire à ces grands singes : un havre de paix où il fait bon vivre. Introduction en images à ce refuge de verdure…

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    Faune grand arbre

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    Beautés et étrangetés de la flore africaine

    Les terres lolaiennes, comme j’ai aimé à les baptiser, portent bien leur nom. Elles constituent un véritable paradis sur terre, luxuriant, foisonnant et florissant. Les gammes de verts qui s’y épanouissent nous rappellent la richesse infinie des palettes de couleurs qu’offre la nature. Et de part en part, au creux d’un fourré, sur un mur de verdure ou aux abords d’un étang, prospère librement une flore africaine aussi énigmatique que magnifique : roses de porcelaine, nénuphars, becs de perroquet ou heliconia rostrata, oiseaux de paradis, lantana camara, fleurs de pommier rose ou encore des sterculia megistophylla, ces suprenants boutons de velours rouge retombant en grappes de clochettes. Au cours de mes promenades photographiques sur les sentiers de Lola, je me suis étonnée de la beauté végétale qui peuple ces lieux. Mais mon étonnement d’esthète n’était rien face aux découvertes plus scientifiques que j’ai pu faire : les feuilles de petites fleurs sauvages d’apparence anodine telles que les lantana camara sont par exemple consommées par les bonobos pour des raisons médicinales, à savoir pour leurs propriétés carminatives et antipyrétiques, ou encore pour accompagner la cicatrisation d’ulcères gastriques. Là encore les bonobos, en bons rois de la pharmacopée, nous coupent le sifflet. Et ceci n’est qu’un exemple parmi mille de l’intelligence incroyable avec laquelle les bonobos trouvent dans leur environnement direct naturel de quoi apaiser leurs petits ou plus grands maux.

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    Arbre pommier rose

    Pommier rose

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    Les petits de Lola

    Lorsque j’ai séjourné à Lola, la nurserie des orphelins comptait cinq petits monstres velus : Singi le loubard (4,5 ans), Kinzia la rebelle garçon-manqué (4 ans), Boma la douce (3,5 ans), Minova la craintive (3,5 ans) et N’djili la petite dernière (1,5 an). Je n’oublierai jamais le premier regard de bonobo que j’ai croisé, c’était celui de N’djili. Elle était cramponnée au dos de Micheline, sa maman de substitution, et nous regardait avec une curiosité aggrémentée de méfiance, typique du petit bébé bonobo si dépendant du contact physique de sa mère au début de sa vie, tandis que Mama Micheline passait devant la terrasse de la Maison Kivu où je faisais connaissance avec Raphaël, le vétérinaire de Lola. Je n’oublierai jamais la stupéfaction qui m’a figée sur place lorsque son regard direct a dardé le mien. L’humanité. Évidente, indéniable. Voilà ce qui m’a scotchée sur place, voilà ce qui nous désharçonne tous lorsque nous croisons le regard d’un grand singe. Plus tard, j’ai voulu immortaliser le regard de N’djili en image, par souci de mémoire. J’ai réalisé ce cliché un jour où Mama Micheline avait pris son jour de congé hebdomadaire et où N’djili avait décidé que, le temps d’une journée, je serai son point d’ancrage. Ce jour-là, elle ne s’est pas décollée de moi une seule seconde et m’a imposé la réalisation de mouvements de gymnastique improbables lorsque je devais changer mes vêtements ou aller aux toilettes et qu’il était pour elle tout à fait hors de question de rompre l’étreinte. Au milieu d’une session de jeu animée et entrecoupée de câlins, j’ai réussi à capter une infime parcelle de cette profondeur unique.

    La deuxième rencontre ne s’est pas fait attendre :

    « Quelques minutes plus tard, c’était au tour de la petite Boma de passer devant nous, agrippée au dos de Mama Espérance. Quand je me suis approchée, elle m’a spontanément tendu la main. Ce que j’ai ressenti à ce moment là était indescriptible. Ce geste si humain et naturel chez elle m’a laissée quelques secondes ébahie. Elle mastiquait un brin de paille, coincé entre ses dents, dans une attitude à la cowboy. Puis elle a subrepticement glissé du dos de Mama Espérance pour s’aventurer sur la terrasse, a chopé une boule en mousse orange, sans doute un jouet de chien, et elle en a croqué un bout en moins de deux, qu’elle a continué de mâcher en menant une inspection approfondie des objets disposés sur la terrasse. Sa façon de se déplacer a retenu mon attention. Des mouvements amples, agiles et souples, le tout déployé lentement et avec élégance.  Après cette entrevue furtive, je n’avais qu’une envie : aller à la nurserie. »

    Lors des semaines suivantes, au cours des nombreuses heures passées en leur compagnie à la nurserie, je n’ai eu de cesse de m’émerveiller de l’intelligence fine, de l’espièglerie à toute épreuve et de l’empathie affective et émotionnelle des petits bonobos. Pour ce qui est de la malice, pour ne pas dire la diablerie dans ce contexte très précis, elle m’a littéralement frappée au visage dès mon arrivée. Je mettais à peine les pieds dans la nurserie pour la première fois que Singi, captant la nouvelle-venue que j’étais, dévalait en flèche la structure de jeu en bois, m’atterrissait dans les bras tel une bombe atomique et me collait une baigne royale avant de repartir comme si de rien n’était. J’avais à peine le temps de reprendre mes esprits que j’aperçevais Boma qui mettait Singi en chasse, le rattrapait en deux-deux, lui fichait une torgnolle bien placée, puis venait se blottir dans mes bras pour me donner un câlin réconforfant empli de douceur. Deuxième volet comportemental en l’espace de quelques minutes : l’empathie et le désir de protection -et peut-être déjà l’alliance des femelles contre les mâles, caractéristique de l’organisation sociale des bonobos- excellement illustré par la petite Boma. Je vous rassure tout de suite, Singi n’est pas le sagouin qu’on pourrait croire, juste un sale gosse en quête de cadrage qui prend un mâlin plaisir à tester l’autorité des adultes avant de se révéler être d’une câlinerie inégalable.

    Les moments de jeu et d’échange au contact des petits ont été riches en observations éthologiques et m’ont laissée sans voix à plus d’une reprise. Il y a la tendresse, bien sûr. Les bonobos sont d’une grande douceur, ils sont avides de contact physique, de câlins, de baisers. Entre eux tout d’abord, mais aussi avec les humains qui les entourent à Lola, ou à défaut avec un objet qui leur fait office de doudou. Les petits disposent de peluches offertes par des donateurs, et ils en font grand usage en jouant avec, en les serrant contre eux et en les trimbalant un peu partout dans leurs déplacements. À la nurserie des moyens par exemple, l’un des juvéniles, Lomako, ne se sépare jamais de son ballon de basket en piteux état qui est un peu comme une extension de lui-même. Il joue avec, l’enserre de ses bras, le transporte ça et là, et gare à celui qui oserait le convoiter. Côté smacks, ça y va chez les bonobos, et les petits commencent très tôt ! Le premier échange de bisou a eu lieu avec Kinzia, qui a été la première à m’en réclamer un, en tendant la tête et les lèvres bien en avant pour exprimer clairement sa demande. Ca a été le début d’une longue série de bisous quémandés à droite à gauche par les petits qui en sont particulièrement friands.

    Mama Esperance et Singi

    Le jeu, espace de liberté et d’amusement où le caractère s’affirme et où l’intelligence se façonne, est très développé chez les bonobos qui se révèlent souvent être de vrais fripons. Sur le trampoline de la nurserie que j’ai baptisé « le lieu de l’enfer » pour son caractère de zone dangereuse, les petits s’amusent à faire des galipettes, à multiplier les chutes et rebonds, à sauter de tout leur poids les uns sur les autres et sur les visiteurs, ou encore à se donner des claques bien envoyées puis à déguerpir au plus vite. Ils jouent aussi au chat et à la souris, aiment se faire des frayeurs et expriment leur excitation par toutes sortes de vocalises. Les jeux d’équilibre sont aussi l’occasion pour les petits de développer leurs talents d’acrobates en herbe, et on peut dire qu’ils y réussissent avec brio : une liane par ci, une corde par là, un arbre ici et des tiges de bambou par là, un rien leur sert de support et c’est parti pour une séance de jeu aérien. Leur agilité et leur aisance dans les airs est impressionnante, et surtout absolument essentielle à leur développement puisque les parcours dans les arbres seront l’un de leurs modes de déplacement privilégiés une fois adultes ainsi que l’un des meilleurs moyens d’échapper à la plupart des prédateurs.

    Un autre élément qui excite la curiosité des bonobos : l’eau. Un jour de grande chaleur, nous avions disposé de l’eau dans l’un des bassins habituellement vide de la nurserie. Singi s’en est donné à cœur joie toute la journée en sautant, faisant des ploufs et en rampant dans l’eau, ou encore en aspirant de l’eau et en la recrachant en filet bien orienté sur le premier infortuné qui passait par là. Les bonobos ne savent certes pas nager, mais ils sont les plus aquatiques des grands singes. Il s’aventurent dans l’eau jusqu’à ce qu’ils aient pied, aiment faire trempette lorsque les températures deviennent trop élevées et trouvent un amusement certain dans les jeux d’eau.

    Les bonobos adorent chiper aussi, c’est un grand jeu pour eux que de dérober un objet et de se carapater avec. Ça peut être un simple en-cas que vous pensiez avoir bien mis de côté, une veste ou un foulard oublié dans un coin ou bien niché sur votre tête (il en faut plus pour les effaroucher !) ou encore un appareil photo (un peu moins hilarant dans ce cas très précis). Un stade au-dessus de la chiperie est pour moi la gruge, que j’ai observée avec tant d’étonnement et de sourire chez eux. Il n’y a pas de doute sur le fait que quand un bonobo veut quelque chose, il décide parfois de vous entourlouper ! Lorsque nous donnions le bain aux petits avec les mamans, souvent la séance friction-gel-douche-shampooing n’est, comme chez les enfants, pas très appréciée. Il suffit que vous vous détourniez une seconde pour attraper un tube ou une serviette, et voilà que le petit essaie de filer en catimini en prenant bien soin d’avancer en gardant la tête tournée vers vous pour calculer sa marge de manœuvre. L’exemple le plus frappant de filouterie est je pense celui de Keza, que je décris plus loin dans cet article, dans la section dédiée aux adultes vivant en semi-liberté à Lola. L’intentionnalité structurée, visant un objectif bien défini, y est flagrante et tout à fait époustouflante du fait de la construction mentale qu’elle implique.

    À ce titre, j’ai quelques souvenirs bien précis d’exemples d’anticipation et de calcul évidents de leur part. Un après-midi à la nurserie, Singi sautait gaiement d’arbre en arbre, suivi par une Kinzia un peu moins à l’aise, et pour cause puisque de six mois sa cadette. Le développement physiologique et moteur du bonobo étant pour ainsi dire similaire à celui de l’humain, six mois de différence d’âge chez des petits peuvent être déterminants. Singi bondissait donc allègrement de branche en branche, et se révélait notamment particulièrement adroit sur les longues branches de bambou géant qui s’apparentent plutôt à de grosses tiges grinçantes. Alors qu’il faisait ployer l’une d’entre elles avant d’opérer un saut aguéri vers la plate-forme de bois de la structure de jeu, Kinzia se retrouvait coincée un peu plus loin sur la même tige, tétanisée par le mouvement de bascule, s’agrippant bras et jambes en poussant de petites vocalises de détresse. À ce moment là, Singi qui s’était rendu compte de la situation délicate dans laquelle se trouvait sa petite copine, est revenu quelques pas en arrière, a attendu que la tige en mouvement redescende au plus près de la plate-forme pour l’attraper, puis la tirer à lui, et la stabiliser de façon à créer un pont entre Kinzia et la plate-forme. Rassurée, celle-ci s’est élancée le long de la pousse rendue praticable et a atterri tranquillement à côté de Singi. Les mamans et moi qui observions la scène sommes restées bouche bée. L’aptitude de Singi à prendre en compte la détresse de Kinzia, la conscience aiguë de la situation périlleuse d’autrui et la solidarité naturelle, sans parler de la sagacité à élaborer une solution au problème m’ont bluffée. C’est à mon sens l’un des plus beaux exemples d’empathie auquel j’ai eu le droit d’assister pendant mon séjour.

    La palette d’émotions et de sentiments qui animent les bonobos est pour ainsi dire très proche de la nôtre : peur, panique, énervement, détresse, tristesse, jalousie, plaisir, contentement, joie, affection, tendresse… tout y est. La peur est par exemple très présente chez les petits, qui demandent à être rassurés très régulièrement. Cela peut être eu égard à un élément considéré assez banal, comme un bruit inhabituel. Je me souviens qu’un jour, des ouvriers étaient venus travailler sur la propriété de Lola, dans les sentiers destinés aux équipes, et le son de la tronçonneuse coupant du bois parvenait jusqu’à la nurserie. Les petits étaient très agités et se prenaient dans les bras les uns les autres pour se rassurer, ou nous sautaient sur les genoux pour venir se blottir contre nous. Mais cela peut-être aussi une situation bien plus surprenante, plus fine en un sens. Un « bouh ! » par exemple. Rien de tel pour faire sursauter de frayeur un petit bout de bonhomme velu. Je dois admettre que Raphaël et moi nous sommes parfois révélés un peu beaucoup joueurs et taquinions les petits avec ça, recherchant la réaction tant attendue. Illustration en images ici même :

    Singi et Kinzia

    Mais la peur ou la panique s’expriment aussi en réaction au manque, à l’absence ou à la séparation. Lorsque l’une des mamans ou moi-même quittions la nurserie pour telle ou telle raison, le petit que nous avions dans les bras juste avant réagissait généralement assez violemment, par des cris aigus, des vocalises de détresse, ou en nous courant après et en s’aggripant de toutes ses forces à une jambe ou à un dos. Une autre fois, la violence de la réaction de Minova m’a glacé les sangs : alors que Mama Yvonne la déposait au sol de façon à avoir les mains libres pour balayer le sol poussiéreux de la nurserie, Minova s’est jetée sur le dos, s’est recroquevillée en boule et s’est mise à tourner telle une toupie folle en poussant des hurlements stridents. Réminiscence du traumatisme vécu en forêt ou attachement irrépressible… les bonobos ont quoiqu’il advienne un besoin de contact physique évident, qui est pour eux rassurant et apaisant, et synonyme de plaisir au sens large.

    Le plaisir chez les bonobos… on y vient ! Car s’il y a bien une espèce qui savoure le plaisir jusqu’à la lie, c’est bien celle-ci. Et le goût pour la jouissance se révèle très tôt. Si l’on fait abstraction du plaisir des caresses dans la nuque ou sur le ventre, des guilis à gogo ou encore des bains ensoleillés, la première manifestation de plaisir à laquelle j’ai assisté a été avec Boma savourant une petite mangue bien juteuse telle qu’on les trouve au Congo. Après s’être précipitée sur LA mangue disposée au milieu d’autres fruits dans le panier distribué chaque matin, elle la grignotait goulûment, serrée fermement entre ses mains, en accompagnant chaque bouchée de petits bruits de contentement. J’ai assisté à une scène similaire chez les adultes, avec l’une des femelles de l’enclos 3 qui affichait une préférence marquée pour les pastèques dont elle accompagnait la dégustation de vocalises de plaisir. Autrement, la découverte du plaisir sexuel est déjà à l’œuvre chez les petits, qui se frottent ça et là, les uns contre les autres, contre une peluche ou tout autre objet adapté à l’exercice afin d’exciter leurs sens. Ces moments d’activation des sensations s’accompagnent de petites vocalises de délectation qui feront plus tard partie de leur quotidien, les bonobos résolvant tout type de tensions par le contact physique comme on peut le voir chez les communautés adultes que je décris plus loin dans cet article.

    L’intelligence des bonobos est plurielle, elle s’exprime de façon multiple dès le plus jeune âge. En grands observateurs, ils appliquent la méthode de l’imitation, fondamentale dans leur processus d’apprentissage. Que vous nouiez un lacet, attachiez un foulard dans vos cheveux, utilisiez un couteau et une fourchette, nettoyiez une vitre à l’aide d’une éponge ou utilisiez un appareil photo, vous serez observés de près, puis imités. Les bonobos sont dotés d’une grande curiosité, l’un des signes principaux d’intelligence à mon sens. Ainsi, lorsqu’un objet ou un mécanisme attire leur attention, ils prennent le temps nécessaire de la réflexion pour comprendre le fonctionnement de ce dernier. Je me souviens d’un jour où Singi m’a laissé absolument pantoise. Pour la première fois, j’avais ramené mon réflexe à la nurserie et le maniais avec précaution, car un malheur est vite arrivé lorsque vous êtes entourée de cinq furibards. Alors que je venais de m’asseoir pour consulter les photos prises à l’instant, Singi est venu se poster devant moi, accoudé sur mes genoux. J’avais ouvert l’écran mobile de mon appareil et il le consultait avec grand intérêt en même temps que moi, regardant défiler différentes photos de lui et de ses petits copains. Ma consultation terminée, je révisais les réglages de mon appareil, et le remettais en mode prise de vue, ce qui renvoyait l’image en direct du sol ou de tout autre objet sur lequel je braquais mon objectif. Singi observait chaque manipulation sans en perdre une miette, puis s’est mis tout à coup à effectuer des sauts rapides devant, puis derrière mon appareil. Devant puis derrière…. jusqu’à ce qu’il se place tout à côté de moi, fixe l’écran, et passe sa main devant le viseur pour la voir apparaître en reproduction sur ce dernier. Il a retiré et remis sa main du viseur encore une ou deux fois. Le mécanisme compris, il est reparti jouer avec les autres petits, alors que je restais sur ma chaise comme deux ronds de flan.

    Les moments forts, de partage, de découverte et de rire ont été nombreux durant toutes ces heures passées aux côtés des petits. Je ne saurais tous les rapporter, cela mériterait un post dédié. Pour clore cette partie qui leur revient, une série de photos-souvenir, entre mignonnerie et diablerie.

    Singi E.T.

    La vie à Lola

    Un froissement dans le feuillage, le sommet d’un palmier qui tangue, des vocalises aiguës qui s’échappent de la chappe resserrée de la forêt, l’attente, le désir de la rencontre… et soudain l’apparition tant attendue.

    Chaque jour durant mon séjour à Lola, je partais me perdre dans la réserve pour observer les différents groupes de bonobos. Soit très tôt le matin, soit après que les petits de la nurserie aient été mis au lit. Observer ces familles reconstituées qui habitent les terres de Lola était une expérience toute différente de la nurserie, où le contact physique direct avec les petits est possible. Là, les moments d’observation étaient laissés au bon vouloir des groupes de bonobos, qui décidaient de se retrancher dans la forêt ou au contraire de se faire voir à hauteur des sentiers. Les bonobos de Lola étant habitués à la présence humaine, et la recherchant même clairement pour certains d’entre eux, il n’y a cependant pas eu un seul jour où je les ai loupés.

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    Groupe bonobos

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    Kippolo

    Comme le veut la structure organisationnelle de l’espèce reposant sur le matriarchat, chaque groupe compte une femelle dominante à sa tête, accompagnée de son adjointe. En dessous d’elles, les positions hiérarchiques sont complexes et particulièrement bien structurées. Une composante établie de leur système social : les femelles forment des alliances entre elles et règnent ainsi sur le groupe, travaillant à catalyser toute montée de tension interne et allant jusqu’à imposer des brimades sévères à un mâle qui viendrait troubler la quiétude ambiante. Quand on réfléchit au fait que, shématiquement, les chimpanzés disposent quant à eux d’une organisation patriarchale et qu’ils sont réputés pour être des sociétés guerrières, chasseuses et carnivores, parfois très violentes puisqu’allant jusqu’à s’entre-tuer entre groupes ennemis, et qu’à l’opposé les bonobos ont un ciment social tout féminin, qu’ils ont un régime végétarien et qu’ils sont connus pour leur pacifisme et leur aptitude à résoudre les conflits, même avec des groupes totalement étrangers à leur famille de base… eh bien, cela fait quelque peu réfléchir sur nos sociétés humaines. Ainsi, les femelles règnent en maître(sse)s et les mâles n’ont qu’à bien se tenir si l’envie de semer la zizanie leur passait par la tête.

    La place du tactile, du toucher, de l’échange physique est centrale chez cette espèce, car elle constitue le moyen de maintenir ou d’obtenir l’apaisement, et elle est garante du pacifisme qui la caractérise : il peut s’agir d’une main sur l’épaule, d’une étreinte furtive, d’un baiser, ou d’actes sexuels variés, poussés ou non, le bonobo s’essayant à toute la palette d’expériences et de positions du kamasutra : caresses, missionnaire, levrette, sexe oral, tout y passe ! Ca vous en bouche un coin ? Eh bien oui, nous n’avons pas l’apanage des expériences sexuelles et de l’imagination qui les accompagne. Ainsi, les moments de grande détente, de farniente, de jeu ou de douceur sont nombreux chez les bonobos qui ont une philosophie de vie somme toute très carpe diem. On les appelle d’ailleurs les « hippies de la forêt » et on leur attribue souvent le proverbe « Faites l’amour pas la guerre » en lien avec leur inclinaison pour le charnel et leur grande douceur.

    En parlant de douceur… J’ai partagé de beaux moments avec Shibo, de l’enclos 3, qui s’isolait souvent du groupe pour venir me voir, et restait parfois assis tout près de moi, épiant chacun de mes gestes de ces grands yeux doux. Un après-midi que j’étais assise là tout près de lui sur les escaliers de terre adjacents à l’enclos, je réajustais ma position à l’origine inconfortable et aperçus Shibo en faire de même. Je passais ma jambe droite sur ma jambe gauche allongée, et voilà qui Shibo me copiait. Je me remettais les genoux pliés, puis m’accoudais sur mon bras droit, et voilà que Shibo arquait ses genoux et appuyait sa tête sur sa main, en miroir de moi ! Joli moment de singerie… qui vous fait vous demander, à vous qui êtes là avec votre carnet et votre crayon, qui de vous deux, l’humain ou le bonobo, est le plus observé.

    Shibo

    Mais les bonobos ne se contentent pas d’imiter en bons pantins, leur imitation est généralement raisonnée et tournée vers un but souhaité. À ce titre, ils élaborent des stratégies, se servent d’objets ou construisent des outils. Car oui, je ne vous apprends rien, les grands singes ont l’incroyable ingéniosité d’utiliser des outils/objets existants ou d’en fabriquer eux-mêmes afin de réaliser certaines opérations : construire un nid pour dormir, casser des noix ou préparer tout autre aliment (vous voyez ci-dessous une femelle de l’enclos 2 en train d’ouvrir des noix d’huile de palme en tapant dessus à l’aide d’une pierre), attraper un objet ou un met convoité (à l’aide d’une brindille par exemple), ou encore boire à la bouteille, comme vous le démontre si bien Kippolo dans la série de photos qui suit. Le recours aux bouteilles en plastique est complètement intégré chez les bonobos de Lola, ce qui est très pratique pour les soigneurs qui peuvent ainsi leur administrer certains médicaments ou compléments alimentaires quand nécessaire. Ainsi, plus d’une fois, je me suis trouvée face à un enclos où l’un des bonobos s’était assis en face de moi, et faisait glisser sa bouteille d’eau vide sous le grillage avec suffisamment d’élan pour qu’elle arrive jusqu’à moi, ceci pour m’indiquer « J’ai soif, et que ça saute !». Mais l’utilisation d’objet à laquelle j’ai assistée et qui m’ait le plus sidérée a été l’usage d’un grand baton par Manono à l’enclos 1 avec pour objectif de sonder la profondeur de l’eau du lac. Une fois de plus, l’intentionnalité et le but visé étaient clairs : Stany, l’un des soigneurs, et moi étions sur le bateau et procédions au nourrissage en envoyant des cannes à sucre, des bananes, et tout autre type de fruits, depuis notre petite embarcation. Manono, qui est le plus téméraire face à l’eau, s’aventurait le plus loin possible dans l’eau, parfois jusqu’à la poitrine, afin de s’assurer une niche alimentaire où il savait que les autres n’iraient pas. Mais comme les bonobos ne savent pas nager, pour assurer sa sécurité, il avançait à l’aide d’un grand bâton qui lui indiquait jusqu’où le fond lui permettait de tenir debout.

    Baton sonde eau

    Mabali

    Utilisation baton

    Le jeu et la malice sont omniprésents chez les bonobos qui sont parfois de vrais clowns : distribution de claques à la volée, sauts effrénés des petits de dos d’adulte en dos d’adulte, et des grands d’arbre en arbre, jeu du chat et de la souris, chiperie d’objets et de nourriture entre eux se soldant souvent par une course poursuite, des vocalises courroucées puis, comme à l’habitude, un bon câlin pour finir sur une note d’apaisement. Faire du raffut emplit également les bonobos de joie, c’est pourquoi à Lola, vous en verrez souvent un (tel que Kippolo ou Keza pour ne citer personne) surgissant d’un fourré sans crier gare, et se mettant tout à coup à courrir à côté de vous en poussant une bouteille en plastique devant lui, ladite bouteille écrabouillée et raclée contre le sol à grande vitesse émettant des bruits dignes d’un séisme. Mais le plus bel exemple de jeu et de ruse que je puisse rapporter, a été avec Keza, comme je l’ai énoncé plus haut dans l’article :

    « Par quelques pirouettes sur lui-même, Keza m’a indiqué qu’il voulait faire la course. Je me suis mise à côté de lui le long du grillage et après qu’il ait lancé le départ, j’ai mis les gaz. Claudine, postée sous les arbres à pommes roses, riait à pleins poumons. J’ai été sidérée par l’espièglerie et l’intelligence de Keza qui faisait mine de partir dans un sens, puis s’élançait subitement dans l’autre direction afin de gagner de l’avance et me faire perdre plusieurs mètres de distance. Il m’a fait le coup plus d’une fois et se gaussait littéralement de m’avoir bien eue. Les bonobos rient. Sans le moindre doute. Je l’ai découvert en faisant des chatouilles aux petits de la nurserie. Et là, devant moi, Keza riait bouche grande ouverte, dents découvertes, ravi de me faire tourner en bourrique. J’ai couru tout un temps contre lui avant d’être à bout de souffle et recouverte de sueur, alors que lui se portait comme un charme et m’incitait à continuer. Après une bonne gamelle immortalisée en vidéo par l’appareil de Claudine, j’ai fini par me résoudre à arrêter, vaincue par l’athlète intrépide que les équipes du sanctuaire surnomment à juste titre « Champion ». »

    Keza


    Eh bien oui, la manigance n’est pas typiquement humaine. Et comme je le mentionnais dans mon carnet de voyage, le rire non plus. Cela en étonnera plus d’un. Je l’ai été moi-même. Et pourtant, les grands singes rient. Ils rient de joie, de plaisir, de bonheur. Encore un attribut qui n’est, il faut bien l’admettre, pas le propre de l’homme. Je vous laisse découvrir cette vidéo délicieuse où, sensible aux guilis, Singi rigole à en perdre le souffle et se cache même la bouche de la main pour masquer son rire. Des gestes « tellement humains » me direz-vous ? C’est ce que je pensais aussi jusqu’à devoir constater que non non, décidément non, le rire n’est pas notre seule propriété.

    Une autre caractéristique particulièrement touchante et fascinante chez les bonobos est le rapport mère/enfant. La relation de la mère à son petit se construit sur plusieurs années, au moins 4,5 à 5 ans, et repose sur des liens extrêmement forts. Dans les premiers temps, une longue année et quelques poussières de mois, elle repose sur une fusion totale : la mère garde son bébé collé contre son ventre jour et nuit, partout, tout le temps. Le petit bonobo se nourrit de sa mère, de sa chaleur, et appréhende le monde depuis elle. Au cours de ces années d’éducation, la mère bonobo ne se rend disponible pour aucun mâle. Seul son petit compte. Ce lien filial très fort impliquant une exclusitivité totale, ajouté au fait que l’évolution physiologique et métabolique des bonobos est quasiment la même que celle des humains (puberté et donc capacités reproductives actives vers l’âge de 11/12 ans), contribue à la lente reproduction de l’espèce, et au jour d’aujourd’hui, fort tristement, à sa mise en danger. Car 11 à 12 années passent avant qu’une femelle bonobo ne donne naissance à un petit, et une fois le petit venu au monde, elle se consacre à lui corps et âme pendant plusieurs années qui la mobiliseront entièrement. Le temps accordé à l’enfant est le prix à payer pour un tel degré d’évolution chez les grands singes, car au cours de ces années de développement, tout comme le petit humain, le petit bonobo ne cesse d’apprendre, d’apprendre et encore d’apprendre.

    « J’ai pris le parti de photographier Lekasi et son petit de l’enclos 3 après avoir vécu un moment de tendresse indescriptible à leur contact. Avec Raphaël et Jean-Claude, j’étais partie à la recherche de Kalina qui ne rentrait plus au dortoir depuis plusieurs soirs. Arrivés à hauteur de l’enclos, Raphaël et Jean-Claude ont fait demi-tour, pensant avoir entendu des vocalises dans la direction opposée. Je me suis attardée devant la cage extérieure au dortoir où quelques bonobos étaient déjà rentrés. J’avais déjà observé Lekasi de loin les jours précédents, le fait qu’elle ait un petit attirait évidemment mon attention, et j’avais remarqué qu’elle m’inspectait en retour. Ce soir là, je l’ai vue venir vers moi depuis la pente de l’enclos, déterminée. Nous avons échangé des regards à travers les grilles qui nous séparaient. C’est alors que, littéralement collée de l’autre côté des barreaux verts, elle a prestement attrapé son petit qui se balançait juste derrière elle en haut de la cage, et me l’a présenté. Ce petit bout de chose m’a tendu sa minuscule quenotte et l’a posée doucement dans ma paume. À ce moment précis, Lekasi a passé sa main aux longs doigts à travers les barreaux et m’a caressé la joue. C’était un de ces moments indescriptibles de pure communion. Les larmes me sont montées aux yeux. »

    Lekasi et son petit

    Niota

    Femelle et petit

    Le corps vaillant de Lola

    Si le sanctuaire de Lola Ya bonobo est ce qu’il est, c’est grâce aux équipes qui le font tourner du matin au soir. Mamans de substitution, vétérinaires, soigneurs, éthologues, cuisiniers, gardiens, journaliers, tous remplissent leur rôle avec dévotion. Ils m’ont réservé un accueil des plus chaleureux, ont tout fait pour m’intégrer à la vie du sanctuaire et ont par là-même contribué à rendre cette expérience unique.

    Maman Ivonne et Minova

    Mama Yvonne et sa petite Minova

    Mama Espérance et Boma

    Maman Espérance et sa petite Boma

    Raphael et Singi

    Raphaël, le vétérinaire de Lola, avec Singi

    Equipe

    Portrait d’une équipe

    Soigneurs

    Mes soigneurs préférés

    Fee du logis

    Ma petite fée du logis et moi

    Gardien de nuit

    Claudine, l’un des gardiens de nuit de Lola, et moi

    ***

    Je ne vous cache pas que la veille de mon départ de Lola, alors que je m’apprêtais à partir visiter le sud du Congo en solitaire, l’angoisse s’est quelque peu emparée de moi, et la journée qu’il me restait à passer à Lola a pris un tour des plus burlesques. Effectivement, lorsque je suis tendue, j’ai tendance à être quelque peu étourdie, parce qu’absorbée par toutes sortes de considérations. La matinée a donc commencé fort avec une chute, en piquet, bien comme il faut, sur l’un des sentiers du sanctuaire. Je m’y baladais avec Delphin, un étudiant en anthropologie menant des recherches sur le site, et n’ai pas prêté attention aux divers enfoncements du sol que j’avais pourtant l’habitude de parcourir depuis plusieurs semaines. Premier boum de la journée, et ce n’était que le début. Aux alentours de midi, Raphaël et Claudine m’ont proposé d’aller déjeuner et se balader au Lac Ma Vallée, un site naturel accolé à Lola. Après nous être restaurés au boui-boui du coin, nous avons entamé une balade digestive autour du lac. À peine la balade commencée, je m’arme de mon réflexe et, toute occupée que je suis à photographier les lieux, à jauger l’angle de vue le plus favorable, je marche à reculons… et me  retrouve d’un coup d’un seul à descendre d’un niveau, à mi-mollets dans une marre de… rouille. Preuve documentée en image de l’exécution en place de grève de mes tennis blanches ici même pour les curieux. Plus loin au cours de notre promenade, nous découvrons un pédalo abandonné, accosté contre les berges. Ravie de pouvoir donner libre cours à mon envie de pédaler, j’exhorte Raph et Clau de prendre place sur les deux sièges, et il est décidé que, puisque je suis la plus légère, je me placerai sur la partie bombée du milieu. C’était sans compter sur l’instabilité du pédalo. Chaque tentative de grimper sur celui-ci se solve invariablement par un renversement quasi complet de l’engin d’un côté ou de l’autre, et donc par l’expulsion de l’un de ses passagers. Dans l’eau jusqu’à la taille, je tente un dernier essai plus téméraire, et passant d’une accroche à califourchon à une position debout durement obtenue, je patine sur la surface glissante et me retrouve tête la première dans l’eau. Nul besoin de préciser que, de manière générale, et en Afrique plus particulièrement, il est strictement déconseillé de consommer l’eau stagnante de quelque façon que ce soit. Cette tasse monumentale m’a valu un hoquet tenace tout au long du chemin du retour, accompagné des esclafades à pleins poumons de mes deux comparses. Ceci sans compter une tourista carabinée pendant la semaine que j’ai ensuite passée au Bas-Congo (quoique je suspecte la viande dure comme de la semelle servie à la gargote du site d’avoir concouru à cet état). En attendant, c’est dans cette ambiance joviale que nous avons terminé notre promenade parmi les arbres, lianes et chemins luxuriants de verdure qui bordent le Lac Ma Vallée.

    À ce jour, mon séjour à Lola Ya Bonobo, dans ce magnifique pays qu’est le Congo, reste l’expérience de voyage qui m’a le plus marquée. De retour en France, pendant un mois entier, j’ai rêvé chaque nuit sans exception du sanctuaire, des petits de la nurserie. Comme souvent au retour d’un voyage qui vous a transporté, empli, grandi, et finalement changé, j’ai ressenti un manque lancinant et une lassitude profonde dont j’ai mis quelques temps à me défaire. Ce sentiment de vide, cette difficulté à digérer le trop-plein de nourriture spirituelle et émotionnelle reçu en un laps de temps finalement assez réduit, et surtout à accepter de ne plus y avoir accès chaque jour, ont été moteurs de décisions et de changements chez moi. Après un temps de flottement et de questionnements, de remise en question de mes orientations et de mes choix de vie, j’ai décidé d’entamer une formation certifiante en éthologie et en primatologie. Lola m’a fait comprendre que, d’une façon ou d’une autre, la place de la défense du monde animal dans ma vie ne pouvait pas se limiter au simple passe-temps et qu’il fallait que je songe à l’intégrer de façon plus concrète à mes projets d’avenir. Quand on dit qu’un simple regard peut parfois changer le cours d’une vie…

    ***

    Brève bibliographie sur les grands singes :

    L’âge de l’empathie, de Frans de Waal
    L’animal est-il une personne ?, de Yves Christen
    Lola ya Bonobo: le paradis des bonobos – République Démocratique du Congo, de Claudine André
    Mémoires de singes et paroles d’hommes, de Boris Cyrulnik
    Sur les pas des grands singes, de Geneviève Hamelin
    Une tendresse sauvage, de Claudine André

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