Mode

Prélude & Fuga: interview

31 janvier 2016

Souvenez-vous, l’été dernier je vous avais présenté le résultat d’une collaboration avec la marque de prêt-à-porter parisienne Prélude & Fuga (pour la petite piqûre de rappel, c’est ici que ça se passe !). À travers l’exposition de trois volets photographiques aux univers variés, l’ADN de la marque vous avez été donnée à découvrir. Mais comme chacun sait, l’œuvre ne va pas sans la main de son créateur. C’est pourquoi il me tenait à cœur de vous faire entrer dans les coulisses de la marque avec un entretien intime entre sa créatrice, Minhee Jang, et moi-même. Lever de rideau sur une fée du stylisme et du modélisme !

Minhee


Minhee, en quelques mots, peux-tu me parler de tes origines et de ton parcours ?

Je suis née à Séoul où j’ai grandi au milieu de mes parents et de ma soeur aînée. Ma mère était une cheffe cuisto reconnue dans la restauration de luxe, elle était toujours par monts et par vaux, et mon père était dans le commercial. Parallèlement à la vie d’une petite fille normale qui s’organise autour de l’école et des copains-copines, j’ai commencé assez jeune, vers l’âge de 9 ans, la pratique du taekwondo. J’ai pratiqué cet art martial, véritable fierté nationale en Corée, à un très haut niveau puisque j’ai obtenu plusieurs médailles régionales et nationales. On ne dirait pas comme ça, mais je suis 4ème dan ! (rires) Je suis arrivée en France à l’âge de 21 ans des rêves plein la tête, dont celui de suivre les cours de l’ESMOD. J’ai choisi la spécialisation haute couture et prêt-à-porter masculin, ce qui n’était pas très courant comme combinaison ! Je voulais réinventer ce que portent les femmes, les vraies, celles qui sont aux zéniths du féminisme, mais aussi bosser sur le thème des métrosexuels pour les rhabiller de la tête aux pieds. Une fois mon diplôme en poche en 2004, j’ai été styliste-modéliste chez une petite enseigne parisienne, puis promue cheffe d’atelier, et après trois ans là-bas je me suis lancée toute seule.

Peux-tu retracer l’histoire de la marque ?

Prélude & Fuga n’existe que depuis 2013, c’est tout frais encore. Je me suis essayée à plusieurs tentatives avant de la créer, avec des ratés et des relevées difficiles. Le milieu de la mode n’est pas toujours tendre… Ce qui m’a donné l’énergie nécessaire, la vraie, c’est la rencontre avec celui avec qui je partage ma vie actuellement. Je me suis sentie renaître, et toute ma créativité et ma témérité se sont redressées d’un bloc ! Au départ, je réfléchissais à créer ma propre marque de robes de soirée, puis j’ai switché vers le prêt-à-porter de luxe à usage quotidien, que je voulais simple mais élégant. Je suis retournée en Corée pour faire du repérage, tâter le terrain, entrevoir les opportunités de collaboration avec de potentiels fournisseurs de textiles et des couturiers pour l’assemblage. Une fois de retour en France, je me suis mise en quête d’une boutique physique tout en rassemblant toute ma force de création pour pouvoir proposer une collection à l’ouverture. Tout ça s’est étalé sur plusieurs mois, et au printemps 2014 j’ai fait l’acquisition de la boutique actuelle, rue Notre-Dame de Nazareth.

Si tu devais décrire l’esprit Prélude & Fuga, qu’en dirais-tu ?

Aujourd’hui en France, nombre de marques se disputent le marché du prêt-à-porter haut de gamme, du coup il vous arrive de mettre 130€ dans une belle blouse, vous l’arborez en soirée et là… vous tombez nez-à-nez avec quelqu’un qui porte… la même ! Avec Prélude & Fuga, j’ai voulu jouer la carte de l’originalité et de la rareté, je ne propose donc mes collections qu’en séries limitées. La même pièce est produite entre un à dix exemplaires, pas plus ! Ça, c’est un peu le principe, après pour décrire le style, je dirais… Chic sans froufrous et convenant à toute occasion ? Je dessine tout simplement des vêtements que j’aimerais porter moi-même ou voir portés par mon homme. Au fil de l’eau et des années, j’ai accumulé pas mal de modèles imaginés… et comme ce que j’aime porter varie selon mon humeur du jour, selon le type de rendez-vous auquel je me rends, je ne pense pas que ma marque reflète UN style en particulier. Je suis assez dispersée comme personne, très créative, très en ébullition… Oui, la dispersion, j’assume, c’est moi ! En fait, mon but, c’est de satisfaire les envies de toute une garde-robe !

Et d’ailleurs, «Prélude Fuga», ça vient d’où ?

En 2013, au cours d’un voyage à Budapest, j’ai assisté à mon premier opéra. Tosca de Puccini. Pour moi qui m’y connaissais bien peu en musique classique, ça a été comme une révélation. Depuis, je pense pouvoir dire que cette musique est devenue pour moi une source d’inspiration, elle m’émeut au-delà des mots et de la langue dans laquelle elle est chantée. Si Prélude & Fuga existe, c’est bien sûr parce que je crée, mais aussi parce que quelqu’un, mon associé qui est aussi un ami, a cru en moi alors même que je traversais une période des plus difficiles. Je ne pouvais donc pas donner mon seul nom à cette marque. Mon associé et moi, c’est un peu le jour et la nuit… on est vraiment différents ! Et pourtant, on se complète à merveille. Alors «prélude» vaut pour une base créatrice qui s’instaure lentement, tout en douceur, et «fuga», dans le jargon musical, ce sont deux mélodies distinctes jouées simultanément et en toute harmonie… un peu comme mon associé et moi !

Comment organises-tu ton travail de création ?

La base de tout pour moi, c’est la matière. Je dois d’abord en trouver une que j’aime, une matière qui même posée à plat se dessine en 3D dans mon esprit. À partir de là, les modèles prennent forme et je peux créer. Je me mets alors à dessiner la tête de série (c’est-à-dire le prototype) qui va être produit et assemblé en Corée puis m’être retourné. Il peut y avoir jusqu’à cinq ou six aller-retours entre eux et moi, selon si je suis satisfaite ou non du résultat. Quand je reçois ce prototype, je le présente à ma famille, à mes amis, je sonde leurs réactions. Puis s’il est bien accueilli, je le mets en boutique pour avoir un retour client. Si le modèle plaît, j’en fais produire plusieurs exemplaires.

Où crées-tu ? As-tu un atelier dédié ?

Pas d’atelier, non. En fait, ça dépend. Pour ce qui est du dessin technique (avec les mesures et dimensions, les patrons etc.), là j’ai besoin d’être à la maison, bien au calme. En revanche pour les croquis, ça peut vraiment être partout: dans l’avion, au restaurant Chez Angela qui est un peu mon repère, ou dans un café quelconque. Une fois, j’avais une petite heure d’attente entre deux rendez-vous pro dans le XIIe arrondissement et une jeune femme est passée devant moi alors que j’étais attablée à la terrasse d’un café. Elle m’a plu. Alors je me suis mise à imaginer comment je la rhabillerais de haut en bas si j’avais carte blanche, et c’était parti ! Le seul endroit où je me refuse à créer, c’est à la boutique. J’aurais bien trop peur d’être influencée et de tomber dans la redite. Je cherche à me réinventer à chaque nouvelle création.

Est-ce que tu me donnerais accès à l’un de tes croquis ?

Croquis robe deux-pièces

Pour les observatrices, le modèle présenté sur ce croquis est la robe deux-pièces blanche que je porte ici, dans le deuxième post consacré à la marque.


Quels conseils donnerais-tu aux jeunes talents qui comme toi veulent percer dans le monde de la mode ?

Que la case école de mode est indispensable. Même si on sait dessiner et qu’on est très créatif, ça vous donne une technique solide et un réseau. Qu’il faut se préparer à dormir peu et à travailler comme un acharné tout en étant de toutes les occasions, de toutes les soirées organisées. C’est une expérience sur trois ans à vivre à fond. Les notes, c’est important, mais le contact aux professeurs, aux futurs collègues, c’est ça l’essentiel ! C’est eux qui vous aideront à dégoter des stages, voire un emploi. Et puis l’école, c’est une tellement belle période… c’est un peu vivre en mode « l’art pour l’art », on crée pour le plaisir, alors qu’après, quand tout repose sur ses propres épaules et que c’est devenu une affaire, c’est autre chose !

Un mot sur ta prochaine collection ?

La collection printemps-été 2016 mettra en scène un univers de coton. Mais pas n’importe quel coton, du 100% coton de la plus haute qualité. Simple, élégant, frais, un peu à la Charlotte Gainsbourg. La classe à la française, sans bling-bling. Bon, évidemment comme à chaque fois, je suis à la bourre dans la préparation de cette nouvelle collection… ça fait partie du métier il faut croire, d’être dépassé par le temps qui passe !

Petite question bonus: est-ce que je peux voir le contenu de ton sac ?

Le joueur d’échecs de Stefan Zweig, un très grand porte-feuille, un paquet de cigarettes, un rouge à lèvres Chanel, un gel nettoyant pour les mains, une crème pour les mains, des lunettes de soleil, deux feuilles A4 un peu vieillies pliées en deux, un crayon à papier, deux stylos, une paire de gants.

Envie de rendre visite à Minhee ?
Rien de plus simple:

Prélude & Fuga
12, rue Notre-Dame de Nazareth
Paris
Métro Temple (l.3) ou République (l.3, 5, 8, 9 ou 11)


Propos recueillis et mis en forme par Macadam’Tulip’

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2 Commentaires

  • Reply Samuel 2 février 2016 at 20 h 13 min

    Article édifiant à l’image du blog !

    • Reply Macadam'Tulip' 4 février 2016 at 13 h 06 min

      Un grand merci pour ce retour, Samuel ! En espérant te compter parmi les lecteurs assidus :)

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